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Henri Alleg : « Je ne savais pas que je voyais Maurice pour la dernière fois » 23 juin, 2007

Posté par benchicou dans : Notre mémoire , trackback

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50 ans après l’affaire Audin continue
Henri Alleg : « Je ne savais pas que je voyais Maurice pour la dernière fois »

C’est à El-Biar que l’un et l’autre sont torturés par les paras français. Leur crime ? Aimer l’Algérie, être membres du Parti communiste algérien et combattre le colonialisme.

Devant le mutisme d’Henri Alleg, son nouveau prisonnier, le lieutenant Charbonnier lance à son équipe : « Amenez Audin… » Quand le jeune mathématicien de vingt-cinq ans apparaît, encadré, tenu, le militaire lui déclare : « Dites-lui, évitez-lui les horreurs d’hier soir… » Maintenu à genoux, les traces de coups bien visibles, Henri Alleg lève la tête vers son camarade du Parti communiste algérien (PCA), arrêté la veille : « Il était défait, hagard. Il a eu juste le temps de murmurer : « C’est dur, Henri » avant qu’on le ramène. Je ne savais pas alors que je voyais Maurice pour la dernière fois. » Cinquante ans après, l’auteur de la Question se – remémore ce 12 juin 1957, jour de son ultime et fugace rencontre avec Audin.

Il savait parfaitement que son ami évoquait la torture, « institutionnalisée depuis longtemps dans toute l’Algérie. Les communistes ou nationalistes connaissaient ce qui pouvait leur arriver s’ils étaient arrêtés ». Lui s’est fait prendre en pleine bataille d’Alger, alors que son journal, Alger républicain, dont il était le directeur, subissait la censure depuis le 13 septembre 1955. Clandestin, comme l’ensemble des militants du PCA, il devait absolument rencontrer Maurice Audin pour que ce dernier avertisse des responsables communistes du risque d’une éventuelle visite des policiers. « On venait en effet d’embarquer des personnes qui ne résisteraient peut-être pas à la torture et donneraient leurs noms. »

Henri Alleg tente donc, ce 12 juin 1957, de rencontrer Maurice Audin. Il se rend à son domicile, frappe à la porte et tombe nez à nez avec un flic en civil. « J’ai de suite compris que j’avais affaire à un inspecteur. » Le policier l’oblige à pénétrer dans le salon, sous le regard triste de Josette, l’épouse d’Audin. Peu de temps après, le lieutenant Charbonnier arrive et balance : « Excellente prise ! » Le tortionnaire n’attend pas d’être dans la maison spécialisée dans la torture, à El-Biar, pour provoquer son prisonnier, résolu à ne rien dire. « Nous arriverons à vous faire parler, on va préparer un interrogatoire. » Sur place, l’un des militaires demande à son interlocuteur de « préparer une équipe, c’est pour une grosse légume ». C’est ici, dans cette maison en construction qu’Henri Alleg et Maurice Audin connaîtront la barbarie, infligée au nom de la France.

Et pourtant, ils n’étaient que des hommes révoltés par le colonialisme. Ils se sont connus au Parti communiste algérien, un parti qui estimait qu’il « n’y avait pas d’autre solution que d’oeuvrer en faveur d’une nation où les diverses origines qui la composent vivent ensemble, sans domination des Algériens d’origine européenne ». Une formation politique qui appliquait en son sein cette orientation. « Il y avait des Arabes, des Berbères, des juifs, des pieds-noirs, rappelle Henri Alleg. Nous voulions que cesse le mépris à l’égard d’une population que le colonialisme a enfoncé dans la misère et l’ignorance. » Et de citer deux chiffres révélateurs : « 90 % d’analphabètes et 90 % de gosses non scolarisés, à l’époque. » Sur le plan politique, ajoute-t-il, « on a instauré un mode de scrutin pour les musulmans et un autre pour les Européens. De façon à ce que les Algériens, beaucoup plus nombreux dans une ville, ne puissent être que minoritaires dans les conseils – municipaux, ne puissent – jamais prétendre au fauteuil de maire ». Une injustice institutionnalisée qu’Henri Alleg, Maurice Audin et tant d’autres de leurs camarades ont combattue, certains en sont morts.

Le PCA était pour eux l’outil permettant d’instaurer une Algérie « libérée du colonialisme et de ses maux : misère, inégalité, exploitation, analphabétisme, racisme ». Un objectif auquel adhéraient des hommes et des femmes, quelles que soient leurs origines ethniques, religieuses ou sociales. La composition même du parti était un pied de nez à « l’apartheid à la française » établi en – Algérie par le pouvoir colonial. S’y retrouvaient aussi bien des ouvriers, des paysans, des intellectuels, chrétiens, musulmans ou juifs, qu’ils s’appellent Alleg, Audin, Moine, Hadj Ali ou Hadjérès. Ce melting-pot outrageait au plus haut point les- colonialistes.

Cinquante ans après la disparition de son ami Audin, Henri Alleg continue de militer pour que « la vérité soit dite sur la colonisation, sur la guerre, sur la mort de Maurice. Il existe une volonté absolue de ne pas rompre le silence là-dessus. Ceux qui ont dirigé la République étaient au courant. Au nom de la France, on a assassiné, torturé, napalmisé, détruit des villages entiers ». Pour l’auteur de la Question, il est temps de révéler aux jeunes cette vérité. « Il ne s’agit pas de repentance, mais de reconnaissance. C’est la seule manière de partir sur de bonnes bases avec l’Algérie et d’en finir avec le passé. En reconnaissant la vérité, on ouvre la porte à une période nouvelle de fraternité. » Henri Alleg, qui se rend régulièrement de l’autre côté de la Méditerranée par devoir de mémoire, aime répéter la formule entendue là-bas chez les jeunes : « Nous sommes d’accord pour tourner la page, mais il ne faut pas l’arracher. »

Mina Kaci

 

Commentaires»

  1. Un grand hommage à tous ces humanistes, ces hommes et ces femmes au grand coeur. Comme on aimerait leur ressembler un tout petit peu. J’ai vu et revu plusieurs fois sur Beur-TV ces moments émouvants où l’Algérie a enfin rendu hommage à ces héros de l’ombre, pour la plupart déjà partis.
    Merci M. Henri Alleg pour votre droiture et l’exemple que vous donnez.

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