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Promenade en Simca 30 mai, 2007

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03 décembre 2003

Les putschistes vieillissent mais ne se démodent pas : pour réussir son coup d’Etat de 2004, Abdelaziz Bouteflika ressort donc la formule gagnante de 1965, celle qui lui a servi avec bonheur pour évincer Ben Bella et s’installer au pouvoir durant quinze longues années. Mêmes hommes, mêmes méthodes, même roublardise mais aussi mêmes appellations. « Tu sais que le mot « redresseurs » a été utilisé pour la première fois par le leader chinois Chou En-Lai le 19 juin 1965 en parlant des organisateurs du putsch contre Ben Bella ? » Non, je ne savais pas. Il n’est jamais inintéressant de prendre un café avec Bachir Boumaza. A 75 ans, l’ancien président du Sénat garde bon pied, bon il mais surtout bonne mémoire. Bouteflika attribue donc à Belkhadem un sobriquet hérité de la sagesse chinoise. Chou En-Lai, privé de la Conférence afro-asiatique qui devait s’ouvrir à Alger en juin de cette année-là, trouvait en effet le moyen d’être plus mesuré que Fidel Castro pour qui « Bouteflika est un homme de droite, un ennemi du socialisme et de la Révolution algérienne, un réactionnaire » (1). Le Lider Maximo faisait déjà étalage de ses qualités de visionnaire.
Mais revenons à Belkhadem. Un ministre des Affaires étrangères redresseur. Bizarrement, c’est le poste qu’occupait Bouteflika à l’heure de renverser Ben Bella. Diriger la diplomatie algérienne confère décidément des vertus insurrectionnelles et il n’est pas insignifiant que le Président Bouteflika s’en soit rappelé pour désigner l’homme chargé de faire tomber Ali Benflis.
Bouteflika se souviendra aussi de l’homme des pronunciamientos : Mohamed Bedjaoui. Le juriste est l’architecte du socle juridique du « FLN bis ». L’idée d’invalider le 8e congrès du FLN, c’est lui. La plainte devant la chambre administrative, celle qui pourrait déboucher le 9 décembre prochain sur ladite invalidation, c’est encore lui. L’habillage légal du prochain congrès des redresseurs, c’est toujours lui. Or, Mohamed Bedjaoui était déjà chargé du même boulot pour le coup d’Etat contre Ben Bella. « Le 21 juin 1965, deux jours après le putsch, j’ai croisé Bouteflika en compagnie de Bedjaoui. Il ne le quittera plus », se souvient Bachir Boumaza. Le juriste des coups de force aidera à mûrir le concept de Conseil de la Révolution dont il trouvera avec brio les justifications juridiques et mariera avantageusement le Dalloz avec le kalachnikov. Voilà que, quarante ans après, il lui échoit la besogne de trouver un alibi procédurier aux dobermans. Il le trouvera, qui peut en douter ? Il sera toujours temps pour le juriste des missions impossibles de mijoter une confortable Constitution pour son commanditaire, un texte qui enverrait enfin au diable ces petites contrariétés qui empêchent Bouteflika d’être monarque à vie dans une République libérée, à deux reprises, par le sang.
La question est cependant autre : à quel prix fomente-t-on, quarante ans après, le même putsch avec le même putschiste et les mêmes hommes de main ? L’heure n’est pourtant plus aux arrogances. Il y a quelque folie à vouloir imposer un orgueil grabataire à une société convertie définitivement aux juvénilités modernes, le droit à la parole ou celui de garder son prof. Voyez nos potaches : ils hurlent déjà colère dans les rues. On n’ose pas imaginer les combats des mouhafadhate si, d’aventure, la chambre administrative donnait raison aux redresseurs.
Or, il n’est plus un secret pour personne qu’Abdelaziz Bouteflika cherche à éliminer quelques journaux indépendants de la scène avant la fin de l’année, à briser le dos d’une certaine opposition, à nettoyer la route qui mène au second mandat.
A quel prix, Monsieur le Président, assouvit-on de vieilles ambitions de pouvoir ? De 1965, il ne subsiste que vous, Yazid Zerhouni et deux ou trois Simca qui font la curiosité des jeunes quidams.
Ce combat-là n’est, hélas, pas qu’excentrique. Il est vital même si, et je devine d’ici les objections d’analystes rompus aux joutes du système, tout n’est que luttes internes d’appareils. Oui, mais pas seulement. Le danger, avec l’offensive qu’a choisi de mener Bouteflika contre le pays, ce ne serait pas seulement risquer de retourner à 1965, c’est surtout de rendre 1965 possible, envers et contre tous, envers et contre les poitrines offertes aux balles, les citoyens indignés, les lycéens révoltés, les patriotes révulsés. Une réélection de Bouteflika consacrerait la primauté de la force sur une certaine espérance du droit, légitimerait la primauté des coalitions mafieuses sur les institutions aussi imparfaites soient-elles. Une réélection de Bouteflika, avec les méthodes de la flagornerie et des crapules, serait la preuve que dans ce pays, il ne servirait plus à rien de résister : autant abandonner aux clans des lobbies ce qu’on a arraché à Bigeard et Hattab.
Il y a pire : un triomphe de Bouteflika, pour rester dans les références gaulliennes de notre Président, ce serait la victoire de Pétain sur de Gaulle. Cela hérisse sans doute les poils de nos antimilitaristes toujours réticents à voir dans l’Armée un pilier de l’Etat-nation, mais le clan présidentiel est, historiquement, le groupe politique qui a pactisé avec l’ennemi et dont la félonie a été avortée de justesse par les résistants anti-intégristes et les chefs militaires. Bouteflika réélu, c’est la porte ouverte aux déserteurs de la République. C’est Belkhadem au Pouvoir, c’est l’Algérie des héros qui met genoux à terre. Ce serait, oui, la démonstration que la lutte, comme les Simca, sont passées de mode.
C’est cela, aussi cela, être pour ou contre le départ de Bouteflika. L’histoire enregistre déjà les réponses de chacun.

(1) Le Monde du 29 juin 1965.

Le journalisme entre Bouteflika et Ponce Pilate

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10 décembre 2003

Quand la presse de mon pays se met en devoir de faire le procès de ses égarements, mieux vaut assister au spectacle. On en sort avec la conscience apaisée : Beliardouh, en fin de compte, n’était qu’un vulgaire diffamateur accablant la mafia locale, et l’anonyme Bouras méritait bien ses jours de prison qui croyait s’attaquer aux notables d’El Bayadh au mépris de la déontologie ! Avec ses airs doctes, ses leçons de morale et sa pudibonderie assassine, une certaine confrérie de Ponce Pilate nous a enseigné, pendant deux jours à l’hôtel El Djazaïr lors de cet intéressant séminaire sur la diffamation organisé par El Khabar, l’art et la manière de faire du journalisme dans la République de Saïd Bouteflika. Leçon numéro une : le journalisme professionnel se mesure à la tranquillité qu’il procure à ceux qui le pratiquent. Leçon numéro deux : le journalisme professionnel s’apprécie au nombre de pages de publicité offertes par le clan présidentiel via l’Anep et au nombre de voyages effectués dans les bagages du chef de l’Etat ! Avec ces deux préceptes fondamentaux, dont on devine qu’ils sont des solides garanties pour l’exercice indépendant et « éthique » du métier, vous êtes blindés pour le restant de votre carrière. Il suffit de suivre le prospectus de la presse convertie au jésuitisme, à la tartuferie, à la pierre et aux élégances de la hâblerie. La presse algérienne diffame ? Mais bien sûr, messieurs, bien sûr ! On parle bien sûr de l’autre presse, pas celle qui voyage avec le président, mais l’autre, celle qui paie ses factures d’imprimerie, l’autre qui se fait suspendre, traîner devant les juges, convoquer par les commissaires, cette presse immature et provocatrice qui se fait confisquer ses passeports et jeter en prison, ces gazettes à ce point ignares du journalisme professionnel qu’ils se font harceler par le fisc, harceler par les imprimeries, harceler par les policiers, les magistrats, les flics de Zerhouni, puis maintenant par leurs collègues érudits en déontologie et indignés par tant d’impiété envers les religions bouteflikiennes ! La presse algérienne diffame ? Mais voyons, comment désigner autrement ces révélations sur les grands chambellans tortionnaires et les gros cardinaux milliardaires qui mettent si mal à l’aise à l’heure du toast avec le chambellan et à l’heure bénite où le cardinal devient « source autorisée » ? Car on l’a bien compris : par diffamation condamnable, on entend celle qui vise les gens du pouvoir, pas celle qui accable les quidams d’en bas. Quand on traite les enseignants grévistes de « rentiers aventuriers », c’est de la clairvoyance assumée. Quand on évoque la torture de Zerhouni sur Sadaoui dont la pharmacie plaisait à l’impératrice Fatiha Boualga, cela devient de la diffamation. Alors va pour les enseignants ! Il faut bien se faire les dents sur quelque proie pour afficher quelque virilité devant sa descendance.
Gardez votre morale, messieurs ! Notre religion est faite : le journalisme, dans l’Algérie d’aujourd’hui, se mesure à ses choix éditoriaux. Dans un pays livré à l’injustice, à la rapine et aux gangsters du pouvoir, le journalisme, et qu’on me pardonne cette vieillerie qui jure tellement avec vos esprits éveillés, reste un acte de combat. Ils sont au moins deux à l’avoir compris : le GIA et Bouteflika. Le second est en train d’en finir avec ceux que le premier n’a pas eu le temps d’assassiner.
La tentation de soigner la presse algérienne de ses dévergondages est aussi vieille que celle de plaire aux souverains. Le débat eut lieu en son temps, avec Saïd Sadi et sa « Lettre à mes amis de la presse » qui reste le modèle de la bonne intention dans un univers de truands.
Avec le temps, le leader démocrate a pu mesurer à quel point les dévergondages ont sauvé ce qui restait de vérité et que c’était bien sur cette presse libertine et adolescente que repose quelque espoir d’éviter de secondes morts à Mohammed Dib, Kateb Yacine et Matoub Lounès. Oh, j’entends bien : il y a la syntaxe maltraitée, les « sources » non vérifiées, l’indicatif qui se mélange avec le subjonctif et parfois même les idées qui se perdent. Mais qui ne préfère des vérités dites avec des fautes d’orthographe à des mensonges énoncés sur le mode du verbe châtié ? Nous avons un phraseur, il est président de la République. Inutile de s’obliger à en multiplier les émules.
Il n’est nullement question ici de faire un plaidoyer pour la diffamation. La presse algérienne ne viendra jamais à bout de ses impuissances tant que ne s’y installe l’attachement à l’exactitude, le soin au respect d’autrui et la fidélité à toutes les probités intellectuelles. Or, c’est justement là le problème : ceux qui nous invitent à ce débat sont précisément disqualifiés pour le faire et encore moins pour le diriger. Pour diagnostiquer la réalité de la diffamation et en discuter des effets, il faut d’abord balayer devant soi et, surtout, répondre à la question centrale : l’information en Algérie est-elle malade des excès de la presse privée ou de la censure des gros médias ?
Le balai d’abord. Aujourd’hui, une partie de la presse privée algérienne est financée directement par le clan présidentiel. Une bonne dizaine de titres, heureusement parmi les moins influents, sont dirigés par le frère du président, Saïd Bouteflika. D’honorables correspondants des services activent dans les rédactions à visage découvert, souvent avec la bénédiction des directeurs de publication, s’adonnant à ce journalisme de connivence qui a fait la réputation des capitaines et des caporaux. C’est un fait. Mais un fait qui a fini par créer le contraste : dans un contexte d’allégeance, haro sur les indociles ! L’été passé à faire reparaître nos journaux, à taper dans la poche de nos amis, à consoler nos rédactions angoissées, à répondre aux commissaires de police, à subir les perquisitions à nos domiciles, à supporter les interrogatoires des procureurs, l’été à se faire enlever son passeport par un juge d’instruction acquis au clan présidentiel et à frôler la prison, c’est aussi l’été voulu par les Ponce Pilate de la presse, ceux qui ont entrepris de regarder ailleurs quand leurs confrères étaient malmenés, les oubliés du fisc et des imprimeurs, les obligés de Saïd Bouteflika, ceux-là même qui aujourd’hui, avec un aplomb remarquable, nous accusent de diffamer le pouvoir ! Passe que des chroniqueurs acrimonieux, officiant en terre pacifiée, s’arrangent pour nous réprimander de n’avoir pas défendu notre ancien collaborateur SAS condamné à six mois de prison par défaut, voyant par là un parti pris en faveur du ministère de la Défense nationale. Il faut un certain culot pour faire ce reproche à nous qui sommes jugés sur plainte de ce même ministère de la Défense nationale et qui totalisons onze affaires en justice sur des chroniques et des dessins portant sur les généraux ! Nous devinons le bonheur tranquille de cet illustre observateur installé dans un journal suffisamment avisé pour ne pas mécontenter les généraux. Quand on n’a pas le courage de Hicham ou de Dilem, pourquoi deviser sur leurs audaces ? Cela dit, notre chroniqueur est à la bonne place : un de ses confrères employé par le même quotidien s’est indigné, au cours du séminaire d’El Djazaïr, de ce que Le Matin se soit attaqué à Al Shorafa sans preuves ! Nous rassurons nos deux amis : le prochain procès intenté par les généraux contre Le Matin est fixé au 31 décembre et la prochaine audition du juge d’instruction sur l’affaire Al Shorafa est fixée à la première semaine de janvier. C’est avec un grand plaisir confraternel que nous les verrions partager avec nous l’attente du palais. Ils se procureront, du même coup, les réponses à leurs angoissantes questions. Mais voilà qui nous ramène au balai. Pour défendre efficacement l’éthique en journalisme, il faut d’abord s’abstenir d’ériger l’allégeance en technique professionnelle, refuser de se taire en échange de subsides publicitaires ou d’effacement d’ardoises d’impression, ne rien attendre des souverains et surtout n’écrire que sous sa propre dictée. Chacun est sans doute libre de faire l’usage qu’il entend de la place qu’il occupe sur la scène médiatique. C’est encore plus vrai quand elle est octroyée par le frère président. Mais alors qu’on ait la pudeur d’épargner ses confrères d’hypocrites désolations sur le sort fait « par les autres » à la déontologie.
Au pays où l’on s’accommode d’un président rédacteur en chef de l’APS, où la télévision s’est spécialisée dans les clips de Bouteflika, où rien ne filtre des attentes populaires, de leur mécontentement ni de leurs conditions, dans un système hermétique, confisqué, interdit aux opposants, faut-il se plaindre en priorité de la censure qui prive le citoyen de l’information ou des outrances d’une presse adolescente qui indisposent le pouvoir ? N’inversons pas l’ordre des maux. Ce n’est jamais la meilleure façon de se soigner. Et tant pis pour les brancardiers du système qui se sont trompés d’urgence : l’abus se corrige, la censure se combat.
Terminons par ce constat qui va inspirer bien des Ponce Pilate : après Aït Ahmed et les Thévenot, voilà les fantômes de Tibhirine. Qui a tué les moines, se demande-t-on en pointant le doigt vers les Tagarins ? A quelques semaines de l’élection présidentielle, la curiosité est plutôt opportune. Elle suggère aux généraux de s’inquiéter plus de leur sort personnel que des chances de Bouteflika de remporter le scrutin. Ce débat ne concerne pas que les chefs militaires. Assez de se taire ! Que ce qui reste d’intellectuels engagés et d’élite patriotique dans ce pays, et ils sont nombreux, s’engagent dans cette bataille de la dignité nationale : jusqu’à quand se laissera-t-on dicter nos choix par des acolytes embusqués dans une certaine littérature de la déstabilisation ? Assez de se taire ! Vous n’imposerez pas un second mandat de Bouteflika par la menace de la potence. L’Algérie qui a brisé les reins du GIA ne doit pas se laisser inhiber par deux déserteurs et trois intrigants parisiens. Qu’elle parle, diable ! Qu’au moins cette Algérie qui en est à souhaiter secrètement que les « décideurs » arrêtent la plaisanterie Bouteflika, la même qui les implorait de faire barrage au FIS, que cette Algérie-là, au moins, mette les mains dans la mouise, qu’elle fasse front devant les connivences fatales. Qu’elle se débarrasse de la tentation des Ponce Pilate ! Ils se sont tant reproduits que le must serait peut-être, cet hiver, de s’en distinguer. Le 26 décembre, rappelons-nous, c’est dans quelques jours.



Reprenez d’abord vos coquins, mon général !

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Reprenez d'abord vos coquins, mon général !  dans Chroniques dans Le Matin le_matin

 24 décembre 2003

Le prestige de la nation en est à se satisfaire des diadèmes qu’il peut. Le roi Mohammed VI nous boude ? On se contentera de Miss Angleterre. Entre deux couronnes, il faut savoir se contenter de la plus disponible. Avec Bouteflika, le narcissisme s’accompagne inéluctablement de déchéance. « Mohammed VI a téléphoné à Bouteflika », nous apprend en grosses manchettes El Moudjahid. Quel bonheur ! Le journal ne dit pas si le souverain chérifien a utilisé son portable ou le téléphone doré du palais royal, mais avec ce titre arboré le jour du forum sur Abane Ramdane qui en fut le cofondateur, El Moudjahid démontrait avec éclat que la décadence n’avait pas de limite.
Le Président Bouteflika ramassé, ramené à sa dimension de noceur-diplomate par les chefs d’Etat du Maghreb, voilà qui nous réveille sur notre condition : nous sommes aujourd’hui un pays sans influence, sans prestige et sans destin. Notre chef de l’Etat pensait qu’il suffisait de cette diplomatie de la rumba pour s’attacher la considération de ses semblables. Dans le monde d’aujourd’hui, il faut, hélas ou tant mieux, bien plus que ça aux nations pour devenir interlocutrices. La confiance et le respect s’arrachent par la crédibilité intérieure d’un pays, jamais par les épanchements et les accolades télévisées. Quel crédit prétend encore avoir notre diplomatie quand le ministre des Affaires étrangères est absorbé par la création d’un comité de redressement à Tadmaït et d’un autre à Boughezoul, quand un sommet de l’Union du Maghreb se prépare entre une bouillabaisse anti-Benflis à Marseille sous l’égide de l’autre ministre chargé de la diplomatie, Messahel, et un loufoque tête-à-tête Belkhadem-Si Affif à Annaba ?
Il eut été bien cocasse qu’un gang qui a si bien divisé l’Algérie réussît à unifier le Maghreb ! Nos voisins sont décidément plus avisés qu’on ne le craignait.
Les brillants esprits militaires qui ont fait du noceur-diplomate un Président pour l’Algérie devraient être fixés aujourd’hui sur l’étendue de leur lucidité : Abdelaziz Bouteflika a fait de l’Algérie un pays boudé même par la Mauritanie ! Ce camouflet est aussi le leur : dans le seul domaine où ils attendaient de Bouteflika quelque résultat, c’est-à-dire dans le « rehaussement de l’image de l’Algérie », leur poulain a lamentablement échoué. Et qu’ils se rassurent, la déconfiture est harmonieusement répartie : les investisseurs étrangers sont toujours absents, le risque Algérie est toujours élevé et le seul classement où le pays est dans le peloton de tête est celui de la corruption !
Bouteflika a précipité le déclin des illusions : aucune parodie électorale, aussi réussie fût-elle, n’est en mesure de fournir une alternative politique crédible dans les conditions de déliquescence actuelle. La population est coupée de ses gouvernants, les contre-pouvoirs sont neutralisés, les leviers de commande sont entre les mains d’un seul homme, le découragement s’est installé et Chérif Belkacem n’a pas tort de craindre qu’il ne faille se résoudre à n’obtenir le changement que par des combats de rue. Tout nous y conduit en effet : le gang qui s’est emparé du pouvoir en 1999 avec la bénédiction des généraux refuse de céder la place malgré ses échecs, son impopularité, ses rapines, les scandales qui l’éclaboussent et la piètre image qu’il donne de l’Algérie. Rien de plus normal : des roturiers arrivés au trône par l’intrigue ne se résignent jamais à le quitter, habitués qu’ils sont aux plaisirs de la cour. Ils trichent : Yazid Zerhouni, qui s’affiche publiquement comme partie civile contre un candidat, se prépare, sans talent, à trafiquer les élections. Ils corrompent : le clan présidentiel s’achète, à vil prix, les soutiens que son mandat ne lui a pas permis d’accumuler. Ils répriment : les opposants sont interdits de parole, cassés, invalidés, interdits, suspendus, condamnés, menacés Une coterie de malfrats politiques, érigés en gouvernants par la hiérarchie militaire, entreprend de montrer ses biceps.
Pendant ce temps, apprend-on, l’Armée s’est convertie à la neutralité. Les poules sont invitées par le fermier à s’organiser seules pour chasser le renard que l’auguste maître des lieux a fait entrer dans le poulailler. L’affaire tournait déjà à la galéjade. Voilà qu’elle devient franchement grotesque : l’Armée neutre devant le spectacle d’un Président organisant à son aise un viol répété de la République ! Neutre devant la rapine, le pillage, l’injustice, la dictature des va-nu-pied, ceux-là mêmes qu’elle a érigés en souverains d’un fier pays.
Renvoyer la balle aujourd’hui dans le seul camp de la société civile n’est ni sain, ni pédagogique, ni salvateur. Ce serait donner à la société le rôle éprouvant de pompier dans un contexte où le clan présidentiel dispose des moyens du châtiment, de la subornation, du chantage et de la falsification. Demander qu’une bravoure citoyenne supplée les institutions pour sauver une République que des décideurs ont abdiqué un jour entre les mains d’une coterie marocaine scélérate, ce serait avouer une inaptitude impardonnable devant l’histoire. Demander à des poitrines nues de rectifier une lourde erreur politique face aux armées de Zerhouni, face aux larbins devenus hommes dans la patrie esseulée, ce serait abandonner le champ de bataille pour plaire à un parisianisme assassin.
Car enfin, il faut en terminer avec cette frilosité galonnée d’une Armée revenue aux règles du jésuitisme dans un pays livré aux brigands. Les intellectuels convertis à la politique de l’absolu sont à deviser de la non-ingérence de l’Armée. Mais que ne les a-t-on entendus quand Zerhouni cassait du Kabyle ? Que ne parlent-ils pas aujourd’hui que prend fin, comme dirait Dilem, l’Année de l’Algérie en France mais que s’éternisent les cinq années du Maroc en Algérie ?
Neutre mon général ? D’accord. Mais dans un pays débarrassé de vos bouledogues. Reprenez d’abord vos coquins, mon général ! Restituez le pays en l’état où Bouteflika l’a trouvé. Participez à donner à la société le temps et le souffle pour créer une véritable alternative démocratique.
Aussitôt après, oui, devenez neutre dans un pays apaisé, fixé sur son avenir, confié non à un gang mais à ses véritables enfants.

Le printemps est inexorable

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07 janvier 2004

Notre confrère marocain Ali Lmrabet est libre depuis hier, et cela suffit pour commencer l’année avec cet indéfinissable soulagement que procure le spectacle d’une plume amie arrachée à ses bourreaux. Tout a une fin, même l’enfer, dirait son compatriote Tahar Benjelloun qui dépeint si bien son Maroc natal en auberge des pauvres et de l’espoir. Un Maghreb des libertés est en train de payer le prix de son propre enfantement : Ali Lmrabet était enfermé depuis sept mois, affaibli par une grève de la faim, subissant le cachot pour quelques insolences publiées dans les deux journaux qu’il dirige. Il aurait outragé le roi. Nos royaumes et nos Républiques en sont encore à des arrogances médiévales, à châtier l’écriture par la prison, à s’effrayer du verbe et de la caricature. Triste privilège que celui de ces souverains plaçant, au XXIe siècle, leur futile orgueil au-dessus des dignités citoyennes. Un dessin libre pour vos royaumes, messieurs ! Ah, que rien ne distingue un dirigeant arabe enchaînant un poète d’Ariel Sharon écrouant le révolté palestinien : même désespoir du despote, même fatuité du tyran confronté à la puissance du souffle de la liberté. « Seul le corps peut aller en prison, l’esprit ne peut être prisonnier, on ne peut pas attraper le vent », nous rappelle pourtant Sahar Khalifa. La romancière palestinienne raconte la chronique du figuier barbare et la foi du tournesol, comme pour nous rappeler le goût, les odeurs et les couleurs de nos patries pénibles, pénibles mais charnelles, pénibles mais envoûtantes, pénibles parce que rien ne nous y propose répit sauf la douceur avec laquelle elles nous hantent. Nous y haïssons tout pour tout y aimer par-dessus tout, et cet asservissement complexe, fatal, nous met en devoir de découvrir dans nos pénibles patries la vérité de Pablo Neruda : le printemps est inexorable. Alors, quand je pense au calvaire marocain d’Ali Lmrabet j’entrevois comme une pousse de certitude : il a semé une fabuleuse idée dans le royaume, l’idée que dire oui à tout et à tout le monde, c’est comme si on n’existait pas. Et c’est toujours Benjelloun qui l’écrit.
La Kabylie savait tout cela avant Benjelloun. Se dirige-t-elle vers une paix trompeuse ? Certains, dont je suis, le redoutent. Les figuiers de Naplouse de Sahar Khalifa ou du Djurdjura de Matoub ont tous ce même arrière-goût de sucre et de sang. Il faut passer à travers les épines pour savourer le fruit. On dit que la Kabylie fait l’expérience de la lassitude après avoir fait celle de la bravoure. J’ignore ce qu’est une Kabylie lasse, moi qui n’ai connu que la rebelle, mais j’imagine qu’elle ressemble à une féline reprenant son souffle avant de livrer de nouveau bataille. Comment imaginer qu’une terre de la ténacité couronne trois années de sacrifices par trois heures de salamalecs avec un Premier ministre représentant les seigneurs de cette arrogance médiévale qui a repoussé les manifestants un certain 14 juin pour s’agripper au futile orgueil de leur consentir quelques factures d’électricité ? Nos souverains ne concèdent que ce qui conforte leur vanité, jamais ce qui la compromet. Ils daignent bien relâcher des détenus, éponger des arriérés, lever des contrôles judiciaires ; ils ne s’abaisseront jamais à révoquer des élus fantoches, parce que ce serait la signature d’une capitulation, et eux, les animateurs de nos royaumes et de nos Républiques grabataires, ignorant tout des sèves du figuier et de la foi du tournesol, eux ne capitulent pas. Ils meurent dans la déchéance, comme tous les dictateurs arabes. Il y a certes toujours un moment où la vie reprend le dessus sur le souvenir des martyrs, mais la Kabylie, elle surtout, elle malgré tout, doit conquérir la première sans rien oublier de la seconde. Si
la Kabylie perd le goût du sucre et du sang, comment faire pour se rappeler Pablo Neruda, comment se convaincre que le printemps est inexorable ? Il l’est pourtant.

Entre nos bourreaux et nos enfan

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19 mai 2004

1 Non la question qui révulse, la question irakienne, la question qui condamne, la question d’Abou Ghraïb ne devrait pas concerner le régime algérien, si ce n’est par le souvenir avantageux, celui de la villa Susini ou d’Aussaresses, le temps de la guerre qui nous suggère que les Algériens savaient se faire torturer sans jamais avoir appris à le faire eux-mêmes. Non rien ne devrait justifier l’amalgame et jeter le doute sur la félicité post-électorale qui règne depuis les élections transparentes du 8 avril 2004. Sauf que. Sauf qu’il y a ces fâcheux témoignages qui brisent l’euphorie algérienne, ceux qui racontent le calvaire infligé aux dizaines de citoyens mécontents de Tkout, dans nos Aurès, soumis à la faim et au froid, forcés, en mai 2004, par les gendarmes à dormir nus sur le gravier glacial, privés de la nourriture apportée par leurs familles. Des prisonniers dont on serait toujours sans nouvelles et qui endurent le calvaire réservé aux rebelles contre l’ordre établi. Et Djelfa qui s’ajoute à Tkout, Djelfa où un jeune homme de 23 ans a subi des sévices pendant 24 heures de la part de notables locaux, selon les révélations du responsable de la ligue locale des droits de l’homme. Djelfa, où les animateurs du Mouvement citoyen du Sud qui ont alerté sur le décès suspect de 13 bébés à l’hôpital de Djelfa subissent d’intolérables représailles et seraient aujourd’hui menacés de mort. Bien entendu, tout cela, comparé aux sévices d’Irak, ne serait que vétilles. Mais l’intention reste la même : la torture est la réponse brutale et désespérée qu’apporte toute autorité à la remise en cause de sa propre légitimité. En Irak, aux Etats-Unis ou en Algérie. La torture renvoie systématiquement à la question de l’illégitimité du pouvoir : l’occupant français ou américain confronté aux révoltes, le pouvoir mal élu ou imposé et qui se sait contesté. A quel moment donc un pouvoir bascule-t-il dans la torture ? A tout moment. Dès que sa suprématie est contestée. Et cette maudite tentation qui guette nos dirigeants surprend toujours quand elle se produit. « Selon l’occasion n’importe qui n’importe quand deviendra victime ou bourreau », écrivait en 1959 le philosophe français Jean-Paul Sartre, intervenant dans le débat suscité par le livre La Question d’Henri Alleg dans lequel l’auteur raconte la torture endurée dans les casernes françaises pour avoir soutenu le FLN.
Il y a dans l’humiliation infligée aux Algériens de Tkout, de Lambèse ou de Serkadji, par nos propres barbouzes, la même finalité que dans celle appliquée aux Algériens de la villa Susini par les parachutistes français, exactement que celle voulue par les GI’s américains maltraitant les Irakiens : le contrôle moral de la population par l’avilissement. Avilir la victime est une façon de justifier la violence qu’on lui fait subir, selon le mécanisme décrit par l’abbé Grégoire : « Ils étaient méprisés, ils devinrent méprisables. » (1).
L’essayiste américain Robert Kagan, dans un livre tout chaud (2), aborde avec courage la question, impensable il y a un an, du déficit de légitimité qui frappe aujourd’hui les Etats-Unis et qui en fait à la fois un pays affaibli et, de surcroît, infériorisé par rapport aux Européens, plus attachés au droit international. L’auteur conclut que le salut des dirigeants américains est de reconnaître l’importance décisive des facteurs moraux dans les guerres modernes. Dont le bannissement de la torture à partir du postulat valable en tout lieu et en tout temps, donc même dans l’Algérie de 2004 : aucune fin ne justifie le recours à la torture comme moyen. Aucune. Pas même l’éradication du terrorisme.

2 Faut-il alors craindre la multiplication des actes de torture en Algérie ? Poser la question est déjà sacrilège. Mais la torture traduisant toujours l’illégitimité du pouvoir qui la pratique, elle ne se connaît pas de limites, et tant que l’absolue autorité du pouvoir algérien est contredite, il faut bien redouter que ne fleurissent des vocations de bourreaux et des destins de suppliciés. Car enfin, il faut bien noter que dans cette Algérie de 2004, le fossé entre gouvernants et gouvernés se creuse chaque jour davantage, et qu’il y naît de plus en plus de foyers de contestation agissant à découvert, niant au régime cette légitimité qui aurait fait de Bouteflika le « bon père de la nation », respecté parce que respectable. De Ghardaïa à Tizi Ouzou, de Tkout à Ouargla, des enseignants ulcérés aux manifestants qui brûlent les sièges de mairie et de daïra à Chlef, Blida ou Sidi Aïch, c’est toute une Algérie indocile qui pointe le nez pendant qu’Ahmed Ouyahia, dont on ne sait s’il est suffisant par tempérament ou par déficience politique, lit un programme incohérent dans une langue de bois qui ferait le bonheur de n’importe quel menuisier. Une Algérie coléreuse s’agite pendant que les deux ailes du FLN, soudainement converties à l’art du possible, se donnent l’accolade, préférant la raison du système à celle du citoyen, le portefeuille plutôt à la cause qui en fit d’éphémères opposants. Les émeutes populaires qui se succèdent depuis l’élection du 8 avril indiquent bien que les présidentielles n’ont pas résolu la question de la légitimité en Algérie en dépit des apparences et qu’à la différence des dictatures voisines où les souverains ont la sagesse de savoir redistribuer pour calmer les colères populaires, nos gouvernants sont dépourvus de projets et montrent une inquiétante aptitude à l’affolement devant une société désobéissante. Donc à la répression, à l’usage du gourdin qui, insidieusement, suggère les formes modernes de la gégène, mettre des gens nus dans le froid par exemple, ou les priver de nourriture. Le pouvoir de Bouteflika a le choix, aujourd’hui, entre écouter les Algériens ou aller encore plus loin dans la délégitimisation par la trique et par la torture. C’est-à-dire d’utiliser sur les Algériens mécontents de leur sort les mêmes méthodes « de guerre » qu’on a dû appliquer sur les terroristes du GIA. Je ne vois aucune autre raison au maintien obstiné de l’état d’urgence en dépit de la « paix retrouvée ».

3 Se savoir gouvernés par un pouvoir de tortionnaires est toujours un choc violent dont on se remet péniblement. A cette besogne qui consiste à révéler la torture puis à assumer le choc qui en résulte, c’est souvent la presse libre qui s’y colle, comme par une malédiction de la plume. La dénonciation de la torture a beaucoup fait avancer le journalisme libre par le fait même que l’exercice l’a exposé à de pénibles procès face à sa propre société dont il a fini par sortir vainqueur et qui lui ont procuré un surcroît de crédibilité auprès de l’opinion. Car c’est toujours sur la tête du journaliste que retombe, dans un premier temps, la dénonciation de la torture : plutôt que de reconnaître la défaite morale de sa propre armée ou de ses propres dirigeants aux mains salies par la torture, la société, par réflexe cabochard, préfère jeter l’opprobre sur le média soupçonné de sentiment antipatriotique. Le journaliste français Jean Daniel qui fut, avec Françoise Giroud, l’un des premiers à dénoncer la torture pratiquée par l’armée française en Algérie, se rappelle à quel point, dans la démocratie française de 1957, il était difficile d’accabler les chefs militaires français. « Les preuves brandies de la torture en Algérie ne pouvaient être que des faux monstrueux fabriqués par l’anti-France », écrit-il. Pour un témoin, formuler la moindre accusation, c’était s’exposer à des poursuites pour « atteinte à la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat ». Et de fait, la justice française jugea les journalistes qui ont parlé de torture, tels Claude Bourdet et Gilles Martinet, de France Observateur, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Jean Daniel et Françoise Giroud de l’Express, Georges Montaron de Témoignage chrétien. Puis ce fut au tour du journal Le Monde de devenir, selon la formule de Jean Daniel, le quatrième des « grands de la trahison ».
Accabler Yazid Zerhouni devient alors presque dérisoire : notre ministre de l’Intérieur, un demi-siècle après Guy Mollet, n’a confisqué qu’un passeport en signe de représailles contre la dénonciation de la torture par Le Matin. Quelle miséricorde !
Cela dit, il est temps pour l’opinion algérienne de prendre exemple sur celle de l’Amérique. Se lever, s’indigner haut et fort, protéger les candidats voués à la gégène, protéger même nos bourreaux contre l’inéluctabilité de leur vocation. L’Algérien doit pouvoir dire son mot sans peur des bourreaux. Nos enfants nous regardent nous taire devant Bouteflika. Quel avenir leur prépare-t-on par nos silences ? Entre la peur qu’inspire le bourreau et celle, infinie, que nous promettent les regards de nos enfants, il est temps de faire un choix.

(1) Cité par Le Nouvel observateur du 6 mai 2004
(2) Robert Kagan : Le Revers de la puissance. Les Etats-Unis en quête de légitimité, Plon, 2004



Cette Algérie qui hurle en silence 17 mai, 2007

Posté par benchicou dans : Chroniques dans Le Matin,Non classé , 1 commentaire

 

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26 mai 2004

1 Déshabillés, sodomisés, frappés, puis avilis. Le Matin a-t-il inventé les tortures de Tkout ? Voilà de la bonne matière pour débattre d’éthique et de déontologie, de diffamation et de presse responsable, de ce qu’il faut dire pour l’honneur de nos dirigeants et de ce qu’il faut s’interdire pour les épargner du déshonneur. « Ils ont pris tout le groupe et nous ont alignés après nous avoir déshabillés. Ils nous ont demandé de nous pencher vers l’avant ». Il s’arrête « Vous m’avez compris, je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qui s’est passé ensuite. » Cet adolescent qu’on outrage a parlé hier dans nos colonnes. Sans doute brisé pour la vie. « Puis ils ont menacé de s’en prendre à nos mères, à nos surs, à nos femmes. J’ignore ce qui s’est passé ensuite. Les femmes ont peur de parler. » Nous sommes en Algérie, pays de bourreaux insoupçonnables, d’adolescents qui hurlent en silence, de mineurs qui se détestent déjà et de dévots qui regardent ailleurs. Le Matin a-t-il inventé les tortures de Tkout ? Ah, que nous eussions aimé que ce fût le cas, pour que les treillis de nos gendarmes restent propres et que seules nos manchettes de une soient sales. Que nous eussions aimé mentir pour que jamais Tkout l’algérienne ne se confondît avec Abou Ghraïb la maudite, pour que le supplice demeurât irakien et le tortionnaire seulement américain. Oui que nous eussions aimé mentir pour vendre du papier plutôt que de vous voir, mon général, vendre votre âme. Nous plutôt que vous, nous plutôt que l’Algérie, nous vauriens et vous innocents. Oui nous aurions aimé respecter l’éthique et la déontologie si vos hommes avaient respecté les enfants de Tkout. Si vos prisons ne rappelaient pas la villa Susini. Si les fils d’Ighilahriz étaient épargnés du calvaire de leur mère, si vous n’aviez pas fait pleurer Bachir Hadj Ali dans sa tombe. Si seulement, mon général, vous aviez évité à Henri Alleg la tristesse au soir d’une vie dédiée au pays du chèvrefeuille. « Les jeunes arrivaient au fur et à mesure. Les gendarmes les ont déshabillés et obligés à s’agenouiller. « A genoux, faites la prière », lançaient-ils. Une fois à terre, ils se sont mis à les frapper avec férocité à l’aide de leur matraque. Ils nous ont insultés, humiliés. La phrase qui revenait le plus souvent était : « Vous détestez le régime et bien voilà. » Certains ont eu les membres fracassés. Les gendarmes voyaient bien que le bras de l’un d’entre nous était complètement flasque, mais ils se sont acharnés jusqu’à lui casser complètement l’os. Ils l’ont laissé passer la nuit sur place. Certains sont sortis pratiquement défigurés, d’autres étaient complètement balafrés, le reste avait du mal à marcher. » Comment censurer cela,
M. Ouyahia, comment prétendre être journaliste au pays de Ben M’hidi et protéger les nouveaux Aussaresses qui mutilent nos enfants ? Nous vous abandonnons l’éthique, Monsieur le ministre ; nous vous abandonnons la déontologie, mon général ; laissez-nous juste ces cris de Tkout que vous ne lirez pas dans votre presse, que vous n’entendrez pas dans vos radios et que vous ne montrerez jamais dans votre télévision. Quand vous aurez enquêté sur les larmes de l’adolescent outragé, quand vous vous déciderez à tout dire sur l’infamie, quand vous demanderez pardon aux suppliciés de Tkout pour les avoir avilis et à ceux de la villa Susini pour avoir souillé leur mémoire, quand vous solliciterez l’absolution à Bachir Hadj Ali, à Ighilahriz, à Henri Alleg, à Ben M’hidi et à tous nos pères torturés par Bigeard, alors ces colonnes seront les vôtres. Elles vous attendent. Il n’est jamais trop tard pour demander pardon.

2 Un journaliste en prison.
Il a défié les seigneurs des pâturages avec une plume et un cran d’acier. Hafnaoui Ghoul, avec sa bonne bouille et sa moustache à la Sancho Pança, n’a pourtant rien d’un Robin des Bois. Mais il a fait trembler les notables et les corrompus de Djelfa, il a révélé le scandale des bébés morts par négligence à l’hôpital de Djelfa, il a dénoncé la torture et empêché le wali local de dormir. Militant des droits de l’homme, Hafnaoui est aussi journaliste, un journaliste libre, libre de cette liberté suprême des vagabonds, un journaliste que je soupçonne peu averti des choses de l’éthique et de la déontologie mais un journaliste dont je suis fier d’être le confrère. Un Algérien journaliste pour l’Algérie de demain.
Hafnaoui est en prison.
Hafnaoui fait grève de la faim. Ah, mais, après Bouras, vous l’avez enfin votre deuxième journaliste en prison, Monsieur Bouteflika ! Et le jour où l’on commémorait le onzième anniversaire de l’assassinat de Tahar Djaout !
Chaque jour que Hafnaoui Ghoul passera derrière les barreaux à se faire pleurer par les siens, chaque heure prise de sa liberté, chaque instant qu’il sera privé de la majesté de sa steppe est une éternité de déshonneur pour les Algériens. Une seconde mort pour les bébés de Djelfa. Une façon indigne de tuer nos martyrs. Faut-il ne rien avoir retenu du poète qu’on emprisonne pour nourrir une telle arrogance ! « Inscris que je suis Arabe et que tu as raflé les vignes de mes pères et la terre que je cultivais ; inscris que moi et mes enfants ensemble tu nous as tout pris hormis, pour la survie de mes petits-fils, les rochers que voici ; donc inscris en tête du premier feuillet que je n’ai pas de haine pour les hommes, mais que si j’ai faim je mange la chair de mon Usurpateur. Gare ! Gare ! Gare à ma fureur ». Si les mots de Mahmoud Darwich vous font mal autant qu’au colon israélien, ne craignez-vous pas déjà, messieurs, qui d’un même revers de main violez les adolescents et tuez les bébés, ne craignez-vous pas que les enfants de ce pays vous regardent déjà comme des Sharon sans kippa ?

3 Le bavardage salutaire de Khaled Nezzar. A force d’entretenir sa réputation d’officier le plus bavard de la grande muette, ce général a fini par disposer des vertus assassines de la grand-mère radoteuse : personne ne l’écoute mais tout le monde redoute que ses papotages ne dévoilent un secret de famille. Aussi les dernières dénégations, pour ne pas dire reniements, de Nezzar sur Al Jazira, à propos du passé combattant du président Bouteflika, ne me semblent-elles pas réductibles au simple excès de langage d’un homme trop loquace. Lorsqu’il est le fait d’officiels, le délit de bavardage laisse peu de place à l’acte isolé. Venant, en effet, après la farce du 8 avril dans laquelle les généraux ont joué un rôle trop passif pour être honnête, le désaveu par le général Nezzar de son propre livre valide les soupçons pas très nobles qui pèsent sur la hiérarchie militaire et relance brutalement le malaise : aux dépens de qui et surtout de quoi est en train de se réaliser, aujourd’hui, cet impensable « retour en ménage » entre un Président et des chefs de l’Armée qui disaient attendre avec impatience la fin du mandat ? Car enfin, la répudiation était bien là, réelle, déclarée par les généraux eux-mêmes, et ce sont bien Khaled Nezzar et Mohamed Lamari qui en ont affirmé l’irréversibilité en révélant le péché impardonnable de Bouteflika : l’adultère politique avec l’intégrisme. Bouteflika président c’est « Sant’Egidio à El Mouradia », n’hésitait pas à écrire Khaled Nezzar pour qui ce « jeu pervers » du chef de l’Etat a débouché sur l’irréparable. « La convergence stratégique n’existe plus entre les institutions qui ont en charge le pays », assène l’ancien chef de l’état-major dans son livre Bouteflika, un homme, un bilan. On ne peut pas être plus clair pour signifier le divorce entre le président de la République et l’Armée.
Dans la tradition, la répudiation deviendrait irrévocable dès que l’époux jure par trois fois que la liaison conjugale est rompue. Les généraux Lamari et Nezzar, sans que personne ne les y oblige, ont formulé, entre 2001 et 2004, un nombre incalculable de fois ces serments péremptoires et définitifs pour, au final, se dédire publiquement. Alors aux dépens de qui et de quoi est en train de se faire l’impensable « retour en ménage » entre les chefs de l’Armée et Bouteflika ? A la différence de bien des amis qui ne doivent pas avoir tout à fait tort, je ne me résous pas à conclure à la suprématie décisive de la rente sur certaines valeurs essentielles. En quoi Bouteflika permettrait-il, plus qu’un autre, à certains généraux qui ont des passions pour la minoterie, l’importation de la bière ou l’informatique, de les assouvir tranquillement ? Non, l’explication me paraît nettement moins triviale et beaucoup plus inquiétante : il est à craindre que, sous la poussée de je ne sais quelles forces, ce retour en ménage, conçu comme une laborieuse formule interne au système pour en assurer l’équilibre et la survie, ne se soit décidé aux dépens de la République de 1992. Pour l’heure, en tout cas, et à voir la vitesse avec laquelle l’islamisme est réhabilité dans les esprits, le pays le vit ainsi. Les militaires ont perdu l’initiative après à peine six semaines de nouvelle vie commune. On est allègrement passé d’une impossibilité de nouvelle cohabitation à une sorte d’union libre qu’on n’a pas scrupule à étaler publiquement, les généraux donnant l’impression non seulement de pardonner toutes ses infidélités à Bouteflika mais, pire, de tolérer qu’il s’adonne de nouveau à ses adultères politiques avec l’islamisme dont il cherche toujours le compagnonnage. C’est cet accommodement avec le conjoint volage dont on tolère les « 5 à 7 » qui est naïvement avoué par le général Nezzar et malaisément exprimé par Ahmed Ouyahia dont on devine la pénible conversion à la « réconciliation nationale ». Combien de couleuvres va encore avaler Ouyahia avant le clash fatal avec Bouteflika ? La question ne manque pas d’intérêt.
M. B.

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