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Les Algérois connaissent-ils Maurice Audin ? 23 juin, 2007

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Les Algérois parlent de Maurice Audin à l’envoyée spéciale du « Monde »

Par le monde le 20/06/2007

L’envoyée spéciale du quotidien français « Le Monde » a interrogé les Algérois sur Maurice Audin,  héros et martyr de la guerre d’Algérie. Un reportage paru dans l’édition du « Monde » datée du 21 juin que nous vous proposons de lire.


Son souvenir ténu plane sur Alger, fantômatique. Un nom et une légende. « Maurice Audin ? Il était avec les Algériens pendant la révolution, c’est tout ce que je sais », lâche un jeune, assis sur l’unique banc de la place Audin, en plein centre-ville. « C’était un révolutionnaire, mais un Français de souche. Il y a quelques années, quelqu’un avait même collé sa photo ici », dit son voisin de banc, en montrant le tunnel des Facultés qui déverse sur la place son flot incessant de voitures. Que font-ils là tous les deux, en milieu d’après-midi, dans les gaz d’échappement ? « On attend un visa ! » répondent-ils en riant, avant d’ajouter : « On passe le temps. De toutes façons, on n’a pas de boulot ! ».

La place Audin est le lieu de rendez-vous favori des Algérois. Elle se situe au carrefour de deux des artères les plus connues d’Alger, la rue Didouche (ex-rue Michelet) et le boulevard Mohammed-V (ex-Camille-Saint-Saëns). Taxis et bus s’y croisent sans discontinuer. Voilà belle lurette que les plaques « Maurice Audin » qui avaient été apposées en haut de trois réverbères, au moment de l’inauguration de la place, au début des années 1970, sont tombées. Peu importe. Rares sont les Algériens qui ignorent où se trouve la place Audin.
A la boutique Audin Sports située sur la place, la vendeuse avoue avec un grand sourire : « Audin ? Je connais ce nom, mais je ne sais pas du tout qui c’est ! » Même perplexité à la librairie Audin, spécialisée dans la vente d’ouvrages universitaires. « C’était un médecin, je crois. Il était du côté des Algériens. Il dénonçait ce que faisait la France« , avance timidement une jeune fille en hidjab. « Il me semble que c’était un poète », dit une étudiante.

Sur les murs du magasin, on a dressé d’immenses portraits de l’émir Abd El-Kader (résistant de la première heure à l’occupation française, au XIXe siècle), de Galilée, de Jules Verne, d’Albert Einstein ou encore de Freud. D’Audin, point. « Je n’ai jamais réussi à trouver une photo de lui ! », se désole l’une des responsables de la librairie. Elle se console en imaginant que le disparu ressemblait « à cet homme-là ». Du doigt, elle désigne un mannequin en carton, grandeur nature, qui, entre deux pots de fleurs en plastique, invite les visiteurs à descendre au sous-sol. Comparaison insolite mais pas déplacée. L’homme en carton a une silhouette juvénile. Il porte un pantalon légèrement démodé. A la limite, on pourrait le prendre pour Maurice Audin.

Voilà cinquante ans tout juste que ce mathématicien communiste de vingt-cinq ans, assistant à la faculté des sciences d’Alger, marié et père de trois enfants en bas âge, a disparu à Alger. Le 11 juin 1957 au soir, les parachutistes français viennent l’arrêter à son domicile, en pleine « bataille d’Alger ». Ils le soupçonnent d’aider les indépendantistes du Front de libération nationale (FLN).
Dix jours plus tard, le 21 juin, Josette Audin, enseignante en mathématiques dans un lycée d’Alger, apprend que son mari s’est « enfui » de la Jeep qui le transférait d’un lieu de détention à un autre. Depuis, plus rien. Maurice Audin s’est volatilisé. Son corps n’a jamais été retrouvé. Et la version officielle donnée par l’armée n’a jamais été rectifiée, même s’il est à présent admis que le jeune universitaire est mort sous la torture, au centre d’interrogatoires d’El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, là même où a été supplicié Henri Alleg, directeur du journal Alger républicain et futur auteur de La Question.

Difficile de croire que ce bâtiment de cinq étages, aujourd’hui transformé en immeuble d’habitations, a pu abriter tant de souffrances. Une centaine de familles vivent dans ce HLM hérissé de paraboles, d’où l’on aperçoit chaque nuit le minaret illuminé de la place Kennedy toute proche. Nassim, 25 ans, jeans et tee shirt bleu ciel, queue de cheval dans le cou, est né ici. « Mon père m’a tout expliqué. Ici, c’était un des pires centres de torture de l’armée française en 1957. Audin ? Non, ça ne me dit rien. Mais je sais qu’un avocat, Ali Boumendjel, a été jeté du haut du cinquième étage, sur ordre d’Aussaresses, ainsi qu’un imam », raconte-t-il.

Place du 1er-Mai, dans le quartier dit du Champ-de-Manoeuvre, l’immeuble HLM où ont habité Maurice Audin et sa famille existe toujours. Ceux qui occupent aujourd’hui, au troisième étage droite, le trois-pièces abandonné en mars 1962 par Josette Audin en raison des menaces de l’OAS, connaissent l’« affaire Audin ».
« Nous sommes arrivés ici en 1962, en provenance de Batna, dans les Aurès. Ma mère a eu vingt enfants, dont dix qu’elle a élevés dans cet appartement. Moi-même, j’ai grandi ici », dit en souriant l’habitant des lieux, un homme d’une quarantaine d’années, employé dans une société de transports, qui rentre tout juste de la mosquée. Maurice Audin ? Oui, il sait qu’il a vécu ici. « Les « anciens » parlent encore de lui, de temps en temps. Dites à sa femme et à ses enfants qu’ils sont les bienvenus ici », poursuit-il devant son épouse, une jeune femme vêtue d’un hidjab noir et d’une djellaba rouge, entourée de leurs quatre jeunes enfants.

Pour ce couple, Maurice Audin était « un homme très brave », qui a eu « un rôle pendant la révolution ». Lequel ? L’un et l’autre l’ignorent. En revanche, ils savent à quoi ressemblait le diparu. « Il y a quelques années, un peintre avait placardé la photo d’Audin partout dans Alger. Il y avait son portrait, en bas, sur le mur de l’immeuble », se souvient le mari. « Oui, c’est comme cela que nous savons à quoi il ressemblait ! » ajoute la femme.

C’est en avril 2003 que Maurice Audin reprend brusquement vie à Alger. Un des plus grands noms de l’art contemporain, Ernest Pignon-Ernest, décide cette année-là de faire ressortir le mathématicien de l’oubli et de contribuer, à sa manière, à la réconciliation entre
la France et son ancienne colonie. Pour lui, « la singularité tragique » d’Audin, ce corps que l’on n’a jamais retrouvé, « ce mensonge, ce non-dit », symbolisent parfaitement la relation franco-algérienne.

Après s’être imprégné de la vie du disparu à l’aide de photos, de livres, d’entretiens, Pignon-Ernest réalise un portrait d’Audin et en fait un tirage sérigraphique. Il se rend ensuite à Alger et colle sur les murs de la ville une trentaine de ces images, dans les lieux où a vécu, travaillé et souffert Audin.

Au fil des mois, les dessins vont s’enrichir de graffitis, de déchirures, de traces d’humidité et de pollution… Pignon-Ernest s’en réjouit. Il travaille sur l’éphémère. Son objectif n’est pas de durer, mais d’amener à regarder différemment les lieux où figuraient ses oeuvres, après leur disparition. Pari tenu. Il ne reste plus rien, aujourd’hui, des sérigraphies de Pignon-Ernest.

Mais beaucoup s’imaginent avoir vu Maurice Audin, ici et là à Alger, y compris sur des murs où son portrait n’a jamais figuré. L’absent est devenu présent, ainsi que le souhaitait l’artiste.

Florence Beaugé, Le Monde

Audin : l’article du Monde

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Le meurtrier, un tortionnaire décoré de la Légion d’honneur ? 

  



 

‘ »affaire Audin » est un meurtre politique, sans cadavre ni issue judiciaire. Parce qu’il s’agissait d’un Européen, cette « disparition » n’est pas passée inaperçue en métropole, il y a cinquante ans, à l’inverse de celle de milliers d’Algériens. A l’initiative du comité Audin qui se créa alors, un acte exceptionnel eut lieu, fin novembre 1957, à la Sorbonne, à l’initiative du mathématicien Laurent Schwartz : la soutenance de thèse de Maurice Audin, en son absence. 

 

Au terme d’une enquête minutieuse, l’historien Pierre Vidal-Naquet a reconstitué le scénario de ce qui s’est probablement passé entre le 11 et le 21 juin 1957. Ce récit a été publié, dès 1958, sous le titre L’Affaire Audin, puis réédité en 1989 aux éditions de Minuit. 

A l’abri des lois d’amnistie promulguées en cascade depuis l’indépendance, les tortionnaires de Maurice Audin ont poursuivi tranquillement leur carrière au sein de l’armée. Le meurtrier présumé du jeune mathématicien a même été décoré de la Légion d’honneur (il est mort avec le grade de commandeur). A ce jour, la République française n’a toujours pas reconnu solennellement l’assassinat d’Audin, devenu l’emblème à la fois de la « torture d’Etat » pendant la guerre d’Algérie et de l’engagement de nombreux Européens aux côtés des Algériens dans leur lutte pour l’indépendance. 

Au moment du brusque retour de mémoire sur la guerre d’Algérie, intervenu en France au début des années 2000, (« regrets » du général Massu, aveux du général Aussaresses…), Josette Audin, la veuve de Maurice Audin, a repris espoir. En 2001, elle dépose plainte pour « crime contre l’humanité », « enlèvement » et « séquestration ». En mai de la même année, un ancien sergent, Yves Cuomo, révèle que le prisonnier qui s’est enfui de la Jeep qu’il conduisait, le 21 juin 1957 à Alger, n’était peut-être pas Maurice Audin. La version officielle présentée alors par l’armée pourrait avoir été montée de toutes pièces, laisse-t-il entendre. Yves Cuomo s’arrête là. 

Josette Audin, quant à elle, est déboutée de sa plainte en 2002. La justice estime qu’il n’y a pas matière à rouvrir l’affaire. 

Bien que les principaux protagonistes de cette affaire disparaissent au fil des ans – le général Massu est mort en octobre 2002 -, il reste des gens qui « savent », cela ne fait aucun doute : de hauts gradés, au sein de l’armée, et d’ex-ministres, aujourd’hui tous à la retraite. Le seul à avoir brisé l’omerta sur la guerre d’Algérie, le général Aussaresses, fait sans doute partie des « conjurés » mais refuse obstinément de livrer la vérité. 

« JE REVOIS SON VISAGE » 

Dans son appartement de la banlieue parisienne, Josette Audin attend toujours. Cette femme discrète, à la santé chancelante, âgée aujourd’hui de 76 ans, donne l’impression que sa vie s’est arrêtée en juin 1957. Elle pense en permanence au disparu mais n’en parle jamais. Pas même avec Maurice, 19 ans, étudiant en maths sup, l’un de ses six petits-enfants. Trop douloureux. 

A 85 ans, Henri Alleg reste toujours alerte. Il rentre même d’une série de conférences aux Etats-Unis. L’auteur de La Question est le dernier à avoir vu Maurice Audin vivant (hormis ses assassins). L’un et l’autre se sont croisés au centre de tortures d’El-Biar, en ce mois de juin 1957. « Il faisait chaud. Maurice portait une chemisette. Je revois son visage défait. Son bourreau l’a amené devant moi et lui a crié : « Audin, dis à ton ami les horreurs qu’on t’a faites hier soir. Ainsi, ça lui évitera de les subir, lui aussi ! », se souvient Henri Alleg. Maurice m’a regardé. Il a juste lâché dans un souffle : « C’est dur, Henri… »" 

 

Florence Beaugé 

Article paru dans l’édition du 21.06.07 

La veuve de Maurice Audin écrit à Sarkozy : »La vérité… »

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louisetteetaudin.jpg Josette Audin à droite avec Louisette Ighil Ahriz

Sa veuve écrit une lettre ouverte à Sarkozy La vérité pour Maurice Audin

 

La femme de Maurice Audin, Mme Josette Audin, vient de saisir officiellement le nouveau président français, Nicolas Sarkozy, pour exiger que toute la vérité soit faite sur la disparition de son époux.

 Le 21 juin marque le 50ème anniversaire de la disparition de Maurice Audin, soit dix jours après son arrestation le 11 juin 1957 par des parachutistes français. Ce jeune mathématicien et militant anticolonialiste n’avait que 25 ans. «Depuis plus rien. Maurice Audin s’est volatilisé. Son corps n’a jamais été retrouvé. Et la version officielle donnée par l’armée (française) n’a jamais été rectifiée, même s’il est aujourd’hui admis que Maurice Audin est mort sous la torture», écrit le quotidien Le Monde qui a réservé une page entière dans son édition datée de jeudi, à cette affaire.

 Est-il enfin venu le temps pour
la France, celle de Nicolas Sarkozy, de faire son mea culpa sur le cas Maurice Audin ? Nombreux sont ceux qui en doutent, même si cela ne semble pas du tout décourager la veuve de Maurice Audin, dont le combat pour la vérité dure depuis 50 ans aujourd’hui. Dans une lettre ouverte adressée à Nicolas Sarkozy, publiée jeudi par le quotidien L’Humanité, Mme Josette Audin demande au président français «de reconnaître les faits». Elle lui demande «d’obtenir que ceux qui détiennent le secret, dont certains sont toujours vivants, disent enfin la vérité, de faire en sorte que s’ouvrent sans restriction les archives concernant cet événement». «Je ne demande pas, Monsieur le Président, dans le cadre de cette démarche, que s’ouvre un procès des tortionnaires meurtriers de mon mari, sachant que des lois d’amnistie les couvrent, même si je pense que la justice française se grandirait en appliquant une jurisprudence internationale pour laquelle aucune affaire criminelle ne peut être éteinte tant que le corps reste disparu», précise-t-elle dans cette lettre, insistant sur la «vérité pour Maurice Audin». Elle interpelle M. Sarkozy pour ne pas laisser «enfoui dans la fosse commune de l’histoire, sans lui rendre au moins son identité et sa vérité, à un homme comme son mari qui avait tellement l’Algérie au coeur, et dont les convictions de jeune mathématicien et de militant communiste étaient si pures, qu’il s’est dressé contre des méthodes barbares».

 «On dit que tout homme a droit à une sépulture. C’est même ce que l’on s’efforce d’accorder, aujourd’hui, pour leur rendre un minimum de dignité, aux morts de la rue.
La France va-t-elle se refuser encore à accorder ce droit à mon mari et la possibilité pour ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, de faire le travail de deuil dont personne, dit-on, ne doit être privé ?», s’interroge-t-elle. Soulignant l’engagement de Maurice Audin en faveur de l’indépendance de l’Algérie, elle relève qu’il «n’est pas le seul crime de cette guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu». «La torture à laquelle n’a pas survécu mon mari n’était pas un accident, elle avait été, selon les propos du général Massu lui-même, chef des parachutistes à Alger, institutionnalisée», écrit-elle. «Pour moi, il est insupportable de ne pas connaître cette vérité», insiste Mme Josette Audin, ajoutant qu’elle attend cette vérité «depuis cinquante ans, chaque jour de sa vie». «Le 11 juin 1957, j’avais vingt-six ans, j’habitais à Alger, rue Gustave Flaubert, avec mon mari, 25 ans, et mes trois enfants, Michèle, 3 ans, Louis, dix-huit mois, et Pierre un mois. Des parachutistes de l’armée française ont fait irruption et ont emmené mon mari. Depuis cette date, je ne l’ai jamais revu. A mes questions, il m’a été répondu qu’il s’était évadé», rappelle Mme Audin au début de sa lettre ouverte pour situer le contexte dans lequel son époux fut arrêté. Elle souligne que nombre d’historiens, parmi lesquels «un homme connu pour sa rigueur scientifique et morale, Pierre Vidal-Naquet (décédé le 29 juillet 2006)», ont établi que Maurice Audin «était mort sous la torture, le 21 juin de cette année 1957». «Mon mari s’appelait Maurice Audin. Pour moi, il s’appelle toujours ainsi, au présent, puisqu’il reste entre la vie et la mort qui ne m’a jamais été signifiée ».

 Le 50ème anniversaire de la disparition de Maurice Audin a donné lieu à une rencontre organisée jeudi soir à Paris, à l’issue de la cérémonie de remise du Prix «Maurice Audin» de mathématique à trois chercheurs algériens et trois de leurs homologues français. Cette rencontre, qui a eu lieu à
la Bibliothèque nationale de France (BNF), a permis à des témoins, dont Henri Alleg, militant anticolonialiste, journaliste et écrivain, Jean-Jacques De Félice et Roland Rapaport, avocats, d’évoquer la mémoire de Maurice Audin et celle de millions d’Algériens ayant lutté pour l’indépendance de leur pays. «Certains qui ne savent rien ou prétendent ne rien savoir de ce que fut le système colonial, s’étonnent et vont même parfois jusqu’à s’indigner que, des deux côtés de
la Méditerranée, on refuse d’oublier et on continue d’exiger qu’enfin la vérité, toute la vérité, soit dite sur une guerre dont on refusait, jusqu’il y a peu de temps, de dire même le nom et sur les crimes et les moyens épouvantables utilisés pour la mener », a souligné Henri Alleg. Il a dénoncé « ceux qui faisaient exécuter sommairement des centaines de prisonniers algériens et camouflaient en + évasion + leur assassinat, comme ils le firent pour Maurice Audin ou en + suicide + comme ce fut le cas pour Larbi Ben M’hidi et Ali Boumendjel ».

Henri Alleg : « Je ne savais pas que je voyais Maurice pour la dernière fois »

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50 ans après l’affaire Audin continue
Henri Alleg : « Je ne savais pas que je voyais Maurice pour la dernière fois »

C’est à El-Biar que l’un et l’autre sont torturés par les paras français. Leur crime ? Aimer l’Algérie, être membres du Parti communiste algérien et combattre le colonialisme.

Devant le mutisme d’Henri Alleg, son nouveau prisonnier, le lieutenant Charbonnier lance à son équipe : « Amenez Audin… » Quand le jeune mathématicien de vingt-cinq ans apparaît, encadré, tenu, le militaire lui déclare : « Dites-lui, évitez-lui les horreurs d’hier soir… » Maintenu à genoux, les traces de coups bien visibles, Henri Alleg lève la tête vers son camarade du Parti communiste algérien (PCA), arrêté la veille : « Il était défait, hagard. Il a eu juste le temps de murmurer : « C’est dur, Henri » avant qu’on le ramène. Je ne savais pas alors que je voyais Maurice pour la dernière fois. » Cinquante ans après, l’auteur de la Question se – remémore ce 12 juin 1957, jour de son ultime et fugace rencontre avec Audin.

Il savait parfaitement que son ami évoquait la torture, « institutionnalisée depuis longtemps dans toute l’Algérie. Les communistes ou nationalistes connaissaient ce qui pouvait leur arriver s’ils étaient arrêtés ». Lui s’est fait prendre en pleine bataille d’Alger, alors que son journal, Alger républicain, dont il était le directeur, subissait la censure depuis le 13 septembre 1955. Clandestin, comme l’ensemble des militants du PCA, il devait absolument rencontrer Maurice Audin pour que ce dernier avertisse des responsables communistes du risque d’une éventuelle visite des policiers. « On venait en effet d’embarquer des personnes qui ne résisteraient peut-être pas à la torture et donneraient leurs noms. »

Henri Alleg tente donc, ce 12 juin 1957, de rencontrer Maurice Audin. Il se rend à son domicile, frappe à la porte et tombe nez à nez avec un flic en civil. « J’ai de suite compris que j’avais affaire à un inspecteur. » Le policier l’oblige à pénétrer dans le salon, sous le regard triste de Josette, l’épouse d’Audin. Peu de temps après, le lieutenant Charbonnier arrive et balance : « Excellente prise ! » Le tortionnaire n’attend pas d’être dans la maison spécialisée dans la torture, à El-Biar, pour provoquer son prisonnier, résolu à ne rien dire. « Nous arriverons à vous faire parler, on va préparer un interrogatoire. » Sur place, l’un des militaires demande à son interlocuteur de « préparer une équipe, c’est pour une grosse légume ». C’est ici, dans cette maison en construction qu’Henri Alleg et Maurice Audin connaîtront la barbarie, infligée au nom de la France.

Et pourtant, ils n’étaient que des hommes révoltés par le colonialisme. Ils se sont connus au Parti communiste algérien, un parti qui estimait qu’il « n’y avait pas d’autre solution que d’oeuvrer en faveur d’une nation où les diverses origines qui la composent vivent ensemble, sans domination des Algériens d’origine européenne ». Une formation politique qui appliquait en son sein cette orientation. « Il y avait des Arabes, des Berbères, des juifs, des pieds-noirs, rappelle Henri Alleg. Nous voulions que cesse le mépris à l’égard d’une population que le colonialisme a enfoncé dans la misère et l’ignorance. » Et de citer deux chiffres révélateurs : « 90 % d’analphabètes et 90 % de gosses non scolarisés, à l’époque. » Sur le plan politique, ajoute-t-il, « on a instauré un mode de scrutin pour les musulmans et un autre pour les Européens. De façon à ce que les Algériens, beaucoup plus nombreux dans une ville, ne puissent être que minoritaires dans les conseils – municipaux, ne puissent – jamais prétendre au fauteuil de maire ». Une injustice institutionnalisée qu’Henri Alleg, Maurice Audin et tant d’autres de leurs camarades ont combattue, certains en sont morts.

Le PCA était pour eux l’outil permettant d’instaurer une Algérie « libérée du colonialisme et de ses maux : misère, inégalité, exploitation, analphabétisme, racisme ». Un objectif auquel adhéraient des hommes et des femmes, quelles que soient leurs origines ethniques, religieuses ou sociales. La composition même du parti était un pied de nez à « l’apartheid à la française » établi en – Algérie par le pouvoir colonial. S’y retrouvaient aussi bien des ouvriers, des paysans, des intellectuels, chrétiens, musulmans ou juifs, qu’ils s’appellent Alleg, Audin, Moine, Hadj Ali ou Hadjérès. Ce melting-pot outrageait au plus haut point les- colonialistes.

Cinquante ans après la disparition de son ami Audin, Henri Alleg continue de militer pour que « la vérité soit dite sur la colonisation, sur la guerre, sur la mort de Maurice. Il existe une volonté absolue de ne pas rompre le silence là-dessus. Ceux qui ont dirigé la République étaient au courant. Au nom de la France, on a assassiné, torturé, napalmisé, détruit des villages entiers ». Pour l’auteur de la Question, il est temps de révéler aux jeunes cette vérité. « Il ne s’agit pas de repentance, mais de reconnaissance. C’est la seule manière de partir sur de bonnes bases avec l’Algérie et d’en finir avec le passé. En reconnaissant la vérité, on ouvre la porte à une période nouvelle de fraternité. » Henri Alleg, qui se rend régulièrement de l’autre côté de la Méditerranée par devoir de mémoire, aime répéter la formule entendue là-bas chez les jeunes : « Nous sommes d’accord pour tourner la page, mais il ne faut pas l’arracher. »

Mina Kaci

 

Maurice Audin : Ce jeune homme lumineux que les paras ont tué

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50 ans après l’affaire Audin continue
Ce jeune homme lumineux que les paras ont tué
Assistant de mathématiques à l’université, ce communiste s’était engagé pour l’indépendance de l’Algérie. L’État français refuse toujours d’avouer son assassinat.

« Où est Maurice Audin ? Qui l’a tué ? » La voix qui s’élève dans l’enceinte du tribunal de Paris, ce jour de novembre 2001, est celle de Simone de la Bollardière, veuve d’un général qui eut un autre sens de l’honneur que celui qui est assis sur le banc des accusés ce jour-là, Paul Aussaresses, qui revendiqua la torture dans un livre où il se contenta de livrer une date : « Comme on le sait, Audin disparut le 21 juin. » Il y a cinquante ans… « Où l’avez-vous mis ? Ben M’Hidi (l’un des chefs du FLN), vous avez dit que vous l’avez pendu et enterré dans le – jardin. Audin, où l’avez-vous mis ? » Le bras droit de Massu ne répond pas, il ne « pouvait pas tout savoir ». C’est pourtant lui qui commandait les paras d’El-Biar durant la bataille d’Alger, qui ordonna au lieutenant Charbonnier d’« interroger » le jeune mathématicien communiste. Mais avouer que des officiers français ont non seulement torturé des militants d’un parti politique mais les ont aussi fait disparaître… C’est plus que le général Aussaresses pouvait assumer. Il se tait toujours sans mettre fin à l’abominable, à l’interminable incertitude.

Toute la gamme

des tortures

Il était jeune, il était lumineux, et il était, à vingt-cinq ans, assistant en mathématiques à l’université d’Alger. Son troisième enfant venait de naître un mois plus tôt. Il adorait ce pays de soleil et son peuple, humilié et écrasé. Le 11 juin 1957, en pleine bataille d’Alger que les autorités françaises ont lancée pour éradiquer la résistance algérienne, les paras ont fait irruption en pleine nuit dans son appartement à la pointe Pescade, une maison près de la mer. Ils l’ont emmené puis ont dressé une souricière dans l’appartement, séquestrant sa jeune femme, Josette, et ses trois enfants. Le piège a fonctionné : Henri Alleg s’y fait prendre et rejoint son ami, qu’il voulait alerter des arrestations en cours, dans le sinistre centre de torture des paras de Massu, dans l’immeuble en construction d’El-Biar. « J’entendais hurler, raconte l’auteur de la Question qui y souffrit un mois entier, j’entendais les cris des hommes et des femmes pendant des nuits entières, c’est cela qui est resté dans ma mémoire. » Dans ce « centre de tri » ainsi que le baptisaient les autorités françaises, il retrouve Maurice Audin, « en slip, allongé sur une planche, des pinces reliées par des fils électriques à la – magnéto, fixées à l’oreille droite et à l’orteil du pied gauche ». Toute la gamme de la géhenne, l’électricité, l’étouffement, les coups, la noyade…C’est là que l’auteur de la Question le croisera, pantelant, une dernière fois (voir page 15).

C’est ensuite que se dresse le mur du mensonge. « Disparu après s’être évadé pendant un transfert », disent les autorités françaises. Et puis rien, le silence de plomb de la grande muette, l’État français qui refuse de reconnaître le crime…

Le silence de plomb de l’État

Le tortionnaire, le lieutenant parachutiste qui l’a sans doute étranglé a même été enterré des dizaines d’années plus tard avec la Légion d’honneur épinglée sur son costume ! La chape de plomb a en effet été soulevée alors par un autre jeune homme, assistant d’histoire à Caen et qui deviendra l’un des plus grands historiens français, Pierre Vidal-Naquet. Il va se transformer en « Sherlock Holmes de l’affaire Audin », dira Laurent Schwartz qui animera avec lui le comité Audin, traquera la vérité, – secouera les bonnes et les mauvaises consciences. Des dizaines d’intellectuels se mobilisent, avant-garde fragile des anticolonialistes, dénoncés par le trio des gouvernants socialistes de l’époque comme des « exhibitionnistes du coeur et de l’intelligence ». Aujourd’hui, à l’UMP, on s’en prend aux « adeptes de la repentance »… Le 2 décembre 1957, la Sorbonne accueille la soutenance de thèse de Maurice Audin, « qui ne se présente pas », mais se voit chaleureusement félicité par le président du jury, Laurent Schwartz, l’un des plus prestigieux mathématiciens français.

La vérité, inlassablement

Mais finalement, tout se sait ou presque. Le 13 mai… 1958, Vidal-Naquet publie l’Affaire Audin, aux Éditions de Minuit. Le livre aura un formidable écho de l’Express au Monde en passant évidemment par l’Humanité. Il n’abandonnera pas ce combat, l’enrichissant en 1989 de sa consultation des archives de la Place Vendôme, pas « par plaisir de ranimer des braises quasi éteintes, ni par goût de fouiller dans les « poubelles » du passé. Indissociablement tissé de mémoire et d’histoire, ce livre a été écrit pour les hommes d’aujourd’hui. C’est à eux de dire ce qui subsiste encore de l’assassinat de Maurice Audin ». Rien, ont voulu répondre ceux qui ont déclaré l’affaire classée et ont amnistié en 1962 « les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection – algérienne »…

Une place porte

son nom en Algérie

En contrebas des facultés d’Alger, une place porte le nom du jeune fils de gendarme, patriote algérien d’origine européenne, militant pour la cause nationale et animant, dans les milieux intellectuels français en Algérie, la lutte pour une sortie politique négociée du conflit engendré par la colonisation. Le jeune homme dont on louait les capacités d’écoute, cet habitué de la Robertsau, le foyer des étudiants musulmans qui travaillait à « renforcer l’unité d’action entre étudiants nationalistes et communistes », était devenu, après l’interdiction du Parti communiste algérien le 13 septembre 1955, l’un de ceux qui maintint « l’infrastructure de sa propagande », rappelle Sadek Hdjeres qui fut un des principaux dirigeants du PCA. Qui lâche : « Que d’énergies, de vies, de talents, d’élans de générosité et de création engloutis et broyés du côté algérien et aussi du côté français ! » À El-Biar en effet, fut également torturé et assassiné le dirigeant du FLN Ben M’Hidi. « La rose et le réséda » en quelque sorte. Deux amours de l’Algérie, tressés par le crime des paras qui, reconnu, pourrait fonder de nouvelles fraternités entre les deux rives de la Méditerranée.

Patrick Apel-Muller

 
   

 

 

 

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Affaire Audin : interview de Benchicou à l’Humanité

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50 ans après l’affaire Audin continue
L’amitié du coeur et de l’histoire
Entretien avec Mohamed Benchicou ancien directeur du Matin.

Mohamed Benchicou est l’ancien directeur du Matin, journal aujourd’hui interdit en Algérie. Condamné pour délit d’opinion, son emprisonnement durant deux ans a suscité la protestation de milliers de démocrates.

En tant que journaliste et militant pour la démocratie en Algérie aujourd’hui, comment percevez-vous la figure de Maurice Audin ?

Mohamed Benchicou. Pour nous autres qui n’avons pas fait la guerre de libération, quinquagénaires de l’après-indépendance, les noms de Maurice Audin, d’Henri Maillot, d’Henri Alleg ou de Fernand Iveton renvoient à un passé prestigieux. Pour la génération qui nous a suivis, en raison de la politique d’aliénation historique, d’effacement de la mémoire, de chauvinisme sciemment entretenue par le FLN et par l’alliance islamo-conservatrice au pouvoir, ces figures sont souvent indifférentes ou parfois même assimilées aux occupants français.

Mais l’entreprise de falsification de l’histoire ne concerne pas que les Algériens d’origine européenne ou les Européens qui se sont battus aux côtés du peuple algérien, elle vise aussi les fondements de la révolution algérienne, elle a concerné notamment Abane Ramdane, un des pères de la révolution, qui prônait une Algérie démocratique, multipartite dès 1954, et qui a été assassiné par la branche militariste du FLN. Nous vivons depuis un demi-siècle la situation inachevée d’un État qui est resté militaire avec ses putschs successifs et qui n’avance pas vers un régime démocratique par le fait même que nous ignorons nos origines.

Audin était communiste. Sa vision de l’Algérie pouvait-elle être entendue par le peuple algérien ?

Mohamed Benchicou. Ce qui me frappe, c’est que la mémoire de figures comme la sienne ou celle d’Iveton et d’autres soit aujourd’hui conservée, protégée, entretenue dans des quartiers populaires. Bien que ces lieux aient aussi été gagnés par l’islamisme, les proches de ces figures héroïques, qui y vivent encore, sont protégés, respectés. Même si elle n’est pas clairement énoncée, il existe dans le peuple une sorte de reconnaissance implicite à l’égard des Européens, la plupart communistes, qui se sont battus pour la liberté de l’Algérie. La façon aussi dont des anciens du réseau Jeanson, comme le regretté Jacques Charby, refusèrent de se prêter à la manipulation qu’organisa Bouteflika lors du cinquantenaire de la révolution, le 1er novembre 2004, parce qu’il avait mis en prison des journalistes pour leurs écrits, a soulevé l’admiration populaire.

Au moment où l’on parle de traité d’amitié, quelle place donner à la mémoire de Maurice Audin ?

Mohamed Benchicou. L’amitié ne saurait venir d’en haut, ni sanctionner des caprices de souverain. Elle repose sur l’histoire commune de deux peuples, bâtie autour d’une valeur noble, la liberté, qui est elle-même issue de la Révolution française. C’est autour de cette valeur qu’ont surgi des combattants comme Maurice Audin, Henri Alleg ou ceux du réseau Jeanson. Nos deux pays ont besoin d’une relation durable et ce traité doit voir le jour, mais il faut le bâtir sur l’histoire commune et pas à coups de manipulations politiciennes, comme ce fut le cas entre Chirac et Bouteflika. Il y a un avenir pour l’amitié du coeur et de l’histoire.

Entretien réalisé par Lucien Degoy

article paru le 21 juin 2007



Affaire Audin : interview de Benchicou à l'Humanité dans Notre mémoire hr1
 
 

 

 

 

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